J'avais lu ce texte à sa parution sur le net.
Il m'avait alors paru singulier qu'on analyse avec autant d'application un univers qui m'était venu à moi si intuitivement.
Mais je le trouve intéressant tout de même et sans doute pertinent. Et donc, je remercie son auteur du soin qu'il a mis à comprendre ce que j'avais moi même juste cueilli dans mon imaginaire, ce bric à brac de l'inconscient, dont rien ne sort jamais, finalement, qui ne soit bien fondé en raison et porteur de sens. Même si pour ma part, définitivement, je m'affranchirai toujours d'avoir à expliquer ainsi les choses; puisque ces choses que je vais chercher là bas ont besoin, pour exister ici, de conserver intacte la force du mystère où je les ai trouvées.

La planète du Mur de Pan est divisée en deux hémisphères séparés par un énorme mur infranchissable. Les hommes vivent d’un côté du mur, et sur l’autre se trouvent les rêveurs de Pan. Du moins le suppose-t-on : en effet, personne n’a jamais pu franchir cette immense barrière naturelle. L’autre côté est devenu au fil du temps l’objet des spéculations les plus folles et de légendes à la mesure de l’insondable ignorance de ce qui se cache derrière le Mur. Si la partie "humaine" de ce monde représente la réalité, l’autre est le rêve, l’imaginaire, la légende. La distinction apparaît cependant plus floue au fil des pages, car aux abords directs du Mur, se manifeste l’Aura Ondiférique, influence concrète du rêve sur la réalité. L’Aura, qui couvre 7 parallèles de la planète, empêche toute technologie plus sophistiquée qu’une machine à vapeur de fonctionner.
Sur ces étendues que les hommes appellent Pays Dôm, règne la nature sauvage, les peuples primitifs y vivent de manière ancestrale, les légendes et les mythes y ont un poids tout particulier. Passée le 7e parallèle, le voyageur tombe sur la haute technologie, les voitures...
Mais le Pays Dôm ne résiste pas complètement à la civilisation. Cette région oscille entre révolution industrielle et mode de vie primitif, entre archaïsme profond et modernité forcée, où se côtoient des personnages de toutes époques et de toutes cultures. En pays Dôm, un ingénieur peut rencontrer un cannibale, les pirates boivent un verre avec des chevaliers, des hommes navigant à l’aide de cerfs-volants survolent des temples dédiés au rêve, et les lettres sont délivrées par des coursiers montant des cygnes géants... Tout cela donne une ambiance assez insolite et unique, sympathique et étrangement familière, mais aussi une impression de liberté et de possibilités infinies, impression que le rêve modèle littéralement la réalité, si bien que la présence d’un démon monoculaire mangeant le coeur de ses victimes devient crédible et même probable. Malgré un mélange très hétéroclite, le Pays Dôm garde une étrange et harmonieuse unité : tout est possible, rien ne surprend, tout est à sa place.

La structure du monde du Mur de Pan, où rêve et réalité sont à la fois dissociés et intimement liés, rappelle celle de notre propre cerveau, divisé en deux hémisphères, le gauche représentant la raison, la logique grammaticale, quand le droit renferme ce qui relève du sensitif, de l’émotion. De la même manière que pour les deux hémisphères du Mur de Pan pourtant, les influences mutuelles sont fréquentes et leurs fonctions finissent par se mélanger intimement. D’ailleurs, lorsque le rêveur Vidal veut ouvrir une "porte rêve-réalité", le rituel consiste à faire voir à l’oeil gauche (la raison/réalité) ce que voit le droit (l’émotion/rêve). Quant au Mur de Pan en lui-même, il n’échappe pas à cette dualité : bien qu’il représente la frontière entre deux mondes et notions a priori antagonistes (comme le Pan de la mythologie grecque incarne avec son corps mi-bouc mi-homme la dualité de l’homme, entre animalité et humanité), c’est lui qui permet leurs interconnections fréquentes, en générant l’Aura et sa nature sauvage (Pan est le symbole de la Nature).
Traitement du mythe : entre révérence et impertinence


Mavel est une petite indigène du Pays Dôm. Ce point a son importance, car en Pays Dôm, de nombreuses choses qui passent pour excentriques ou même impossibles ailleurs deviennent possibles et même naturelles dans ces terres d’exception. La discrète Mavel porte donc en elle une part du mystère de son pays natal, renforcée par le peu de choses que l’on connaît de son passé. Mavel n’attire pas l’attention : petite, le visage fermé en permanence, peu loquace, sa nature est à l’opposé de celle de Brisette, que l’on remarque dès qu’il apparaît. Son rôle est de devenir l’incarnation de Naach pendant mille ans, au moyen d’un sacrifice rappelant ceux du peuple Aztèque : à l’aide d’un couteau sacrificiel, un prêtre ôtait le coeur de la personne vivante (la coeur d’élue, dans le Mur de Pan) pour le placer dans un réceptacle (ici il est offert à Pierre-Songe) afin que le Soleil puisse continuer sa course (dans l’histoire, c’est afin que Naach, la Terre, ait une âme). Il est dit qu’un prêtre revêt la peau du sacrifié (dans le Mur de Pan l’élue devient l’incarnation de Naach). La nature effacée de Mavel s’explique par le fait qu’en tant qu’incarnation de Naach et future sacrifiée, ses aspirations se doivent d’être simples et pures. Elle représente la Terre mais elle est associée aux 3 Lunes (incarnées par les compagnes de la coeur d’élue, les soeurs 4 Chemins) et se doit d’être l’amante du soleil, Râm, incarnée incontestablement par le chevalier Brisette.
Un mythe n’est rien sans êtres légendaires, dieux vivants foulant la terre des hommes et provoquant des conflits à l’échelle cosmique. Ici interviennent les rêveurs de Pan : Vidal et Fiel, frères et néanmoins ennemis. Vidal porte les cheveux blancs et de petites cornes sur le front. Il incarne les plus hautes valeurs de ce monde : droiture, justice, patience, bonté, et porte le symbole de ces valeurs, Tara, l’armure invincible dont le sang est d’or liquide... Tara est une armure vivante, au visage féminin. La relation entre Tara est Vidal est complexe : à la fois celle de maître/esclave (l’armure appelle Vidal "maître"), de protecteur/protégé (c’est la fonction de Tara de protéger Vidal, contre absolument tout) et d’amant/maîtresse (Vidal représente Naach, et Tara, par l’or liquide qui lui sert de sang, est évidemment une créature solaire, représentant de ce fait Râm. Le fait que Tara soit vivante ajoute une dimension intime et sensuelle à la position de Vidal, qui se trouve littéralement en elle). De par sa nature de rêveur et son statut de représentant de Naach, Vidal n’est pas affecté par les tourments et les passions humaines. Il est complètement seul, au dessus et en même temps coupé de tous par sa nature et ses buts. Cette séparation par rapport aux autres est d’ailleurs soulignée symboliquement par Tara : l’armure le sépare hermétiquement de toute intrusion humaine, à la manière d’une combinaison anti-radiation, et ce n’est que lorsqu’elle mourra que Vidal pourra lier des liens avec les hommes, et paraître un peu moins vide et froid que ce personnage aseptisé du début de l’histoire.
Fiel, pour sa part, est naturellement brun. C’est un Rêveur déchu, maudit, qui a renoncé à sa nature divine pour l’amour d’une jeune humaine. Il représente le chaos, un combat entre aspirations supérieures et tentations plus basses, combat entre esprit et corps. Il est lié à Vidal par les liens du sang et de sa nature, mais il est lié à Râgel par des liens d’un sang différent, puisqu’il doit tuer tous les mille ans celle qui doit devenir la future déesse. Ainsi il est l’instrument du chaos, celui qui déséquilibre un processus millénaire et stable et y injecte une forte dose d’aléatoire. Son combat quotidien se traduit sur son visage, tantôt beau et pur, tantôt monstrueux, affublé d’un oeil unique, l’oeil du chasseur, oeil du cyclope Polyphème, qui a défié les dieux dans l’Odysée. L’oeil de Fiel représente son insoumission aux rituels de Naach, et sa volonté de forger son propre mythe. Mais ce faisant, il en devient prisonnier. Cet oeil représente aussi tout l’égoïsme et la monstruosité de Fiel.
Autour de ces figures mythiques gravitent un certains nombre de personnages hauts en couleurs, qui donnent son vrai souffle au récit. Ainsi ferons nous connaissance de Tagor le marin bourru au grand coeur, de Gra-gra l’aubergiste au goitre le plus important de Pays Dôm, de Caboche le serviteur bacheron... Toutes ces personnes égayent le récit par leur caractère bien trempé et leur langage fleuri, et donnent au Mur de Pan une allure moins lointaine, plus humaine. Ils vont devenir ceux qui saperont totalement le mythe, en le rendant ridicule et vide par leur sens pratique et leur capacité d’adaptation plus grande que celle des personnages légendaires, engoncés dans un mythe rigide qui étouffe toute volonté.
Dans Le fils du rêveur, le troisième tome, tout l’entrelacement de légendes érigées plus tôt s’écroule, par l’irrévérence et la caricature. Déjà dansLa Guerre de l’Aura, le mythe était quelque peu égratigné, en particulier celui de la guerre de l’Aura, terminée avant d’avoir commencé à cause de la mort de celui qui devait devenir son héros. Ce héros mort, la guerre elle même n’a plus aucun intérêt et toute sa charge épique disparaît. La dernière page de La Guerre de l’Aura annonce l’effondrement de ce qui fait du monde du Mur de Pan un endroit où mythe et légendes prolifèrent : l’inviolabilité de ce Mur, et par conséquent toutes les récits qui courent sur ce qui se trouve de l’autre côté. Par deux fois le fondement de ce monde sera mis à mal : tout d’abord lorsque l’envers du Mur nous est montré (où les hommes accèdent au moyen du Trans-mythique, le sous marin baptisé par l’armure Tara - ainsi le mythe se dévore-t-il lui-même), et ensuite par la bouche même de Râgel ("Evidemment ! c’est pareil que chez nous ! Qu’est ce que tu croyais ? Il n’y a rien derrière le Mur de Pan ! Pas de mystère divin... Ni paradis ni enfer non plus... De l’air, de l’eau, de la terre et du feu... c’est tout !"). L’Aura elle-même est détournée de son utilisation première (faire entrer le monde au delà du 7e parallèle dans le mythe) et devient un instrument de sape de la légende (elle amène le chaos et la destruction des légendes millénaires).
Ce troisième tome représente donc une coupure sèche, à tous les niveaux, par rapport à ses précédents, où le chevalier sans peur devient un coureur de jupons obsédé et mufle, où la jolie élue se transforme en cruche transie, où le rêveur de Pan si juste voit toute sa vie devenir vaine et vide... Tous sont mis à bas, la palme revenant à Râgel, enfermée dans un corps de bacheron libidineux et fumeur de cigare. Mouchel se permet même quelques piques d’un humour irrévérencieux et cinglant (la scène du départ de Brisette revue par rapport au tome deux, par exemple), qui fait d’autant plus mouche qu’il ne se manifestait jusqu’alors que par discrètes touches, dans les dialogues savoureux principalement. Même le dessin change radicalement : à la place de ce qui faisait une des grandes originalités du Mur de Pan, c’est à dire une palette de couleur puisant uniquement dans le gris, Le Fils du Rêveur voit l’apparition discrète de la couleur. Le changement est loin d’être anodin. le fait de garder une même tonalité confère au dessin un aspect forcément plus unitaire, mais aussi plus monotone. De plus le gris rappelle la poussière, mais aussi le sérieux, le solennel. Enfin, malgré ce côté quelque peu monotone, le gris permet de travailler les jeux d’ombres, ainsi qu’une grande liberté dans le choix des nuances. L’apparition des couleurs participe subtilement à l’effondrement du mythe en nous rapprochant doucement de la réalité.
Le mot est lâché. Le mythe du Mur, c’est-à-dire les différents récits légendaires formant un tout cohérent qui régissent le monde du Mur de Pan et la vie de ses habitants, au fil du temps et à force de se voir ajouter toujours plus de légendes est devenu trop rigide. Il manque de souplesse, et se révèle étonnement fragile : un pas de travers, un symbole trop appuyé et tout s’effondre... Le monde du Mur de Pan se révèle être complètement sclérosé et étouffé par un mythe incapable de se renouveler tout seul, qui peu à peu s’est vidé de toute substance.
On a dit plus haut que les références à notre monde constituent la base et la richesse sur lequel le mythe et le rêve vont pouvoir travailler. Nous avons ici deux éléments antagonistes et pourtant intimement liés, qui, en équilibre forment une puissance créatrice infinie. Le mythe cherche à réguler les choses (et donc réduit le champ des possibles), alors que le rêve tend à changer constamment (et étend ce champ, par conséquent). Le problème survient lorsqu’un déséquilibre se produit, c’est-à-dire lorsque le mythe prend trop d’importance. De cette manière, il empêche le rêve de travailler. Il n’est donc pas sclérosant par nature. S’il l’est devenu dans le Mur de Pan, c’est parce qu’il a été dépossédé de son sens, victime de l’hubris d’une femme dévorée d’ambition. Râgel s’est substituée aux dieux (et au rêve) pour forger sa propre légende, et la maintenir ainsi pendant 5000 ans.
Par conséquent, une fois qu’elle n’est plus en mesure de perpétuer ce qu’elle a créé, tout ce qu’elle a contribué à maintenir en place, toutes ces légendes vides de sens s’écroulent rapidement et violemment les unes après les autres, laissant au rêve le soin de reconstruire le mythe à partir de ce qui reste du monde du Mur de Pan, et ainsi en reforger l’équilibre.
par Olivier Tropin
Article mis en ligne le 13 février 2006 (réédition)
Publication originale 30 juin 2004


Le mur de pan est un ovni : ce n'est sûrement pas de l'heroic fantasy, c'est juste une sorte de long poème graphique, une prose poétique comme si Cendrars racontait le nautilus. Mouchel a une imagination incroyable, un sens du dialogue très rare en bd, un humour distancié qui ravit.
Après on s'en fout que l'histoire se perde un peu : nous sommes dans l'espace de la poésie, du rêve éveillé, le sens global n'a plus trop d'importance.
Mouchel, c'est un peu l'esprit de Forest : un sens du merveilleux et du récit très loin des normes en vigueur.
C'est l'anti Crisse par excellence ! Crisse est rempli d'une bonne grosse vulgarité immonde, avec des ignobles couleurs criardes, des nanas impossibles en maillot de bain rose fluo en plastique qui donnent des coups d'épée (de cristal ! ah ah! quelle idée de merde) à des monstres marshmallows. Mouchel, tout seul dans son coin, loin de toutes les modes cheap qui secouent la bd, relit Dumas et Vernes, Forest et Giraud (pour l'univers pensé). Son dessin tout petit en lavis donne pas trop envie au début et s'avère magnifique à la lecture, comme des petites estampes toutes jolies.
Le mur de Pan ne ressemble à rien de ce qui s'est fait en bd, Mouchel a mauvais caractère parait-il, et son insuccès commercial n'arrange rien. J'espère qu'il n'est pas perdu pour la bd, parce que lire Le mur de Pan a été LE grand choc, la vraie surprise de ces 10 dernières années. On va le redécouvrir dans 30 ans, cet album : soyez pas con, lisez le maintenant, confiez le solennellement à votre fils qu'il puisse dire à ce moment là : "Mon père savait, il faisait partie des happy few qui avaient reconnu le génie de Mouchel. Mon exemplaire 1ere édition, annoté par mon père est à vendre pour une somme ridicule".
Putain, lisez tous "Le mur de Pan", je n'ai pas d'actions chez Delcourt, et je ne connais Mouchel ni des lèvres ni des dents. C'est simplement un très bel album, un joyau comme la BD de chez nous n'en produit que trop rarement.

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